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Interview with MP Robert Fadel (by Suzanne Baaklini)
Published on 12/05/2015 in L’Orient-Le-Jour
Un an après le vote d'une loi ouvrant la voie à une privatisation partielle du secteur de l'électricité, restée lettre morte, le député de Tripoli Robert Fadel se dit découragé par les pratiques politiques et appelle la société civile, démarche surprenante de la part d'un responsable politique, à « réagir ».

Dans un récent article de presse, Robert Fadel, député de Tripoli, dénonce le dysfonctionnement du système politique actuel, à l'ombre duquel les réformes deviennent quasi impossibles. Interrogé sur la question, il dit « ressentir un sentiment d'impuissance ». « J'ai fait des tentatives à plusieurs niveaux – local, national, législatif – et je me suis heurté à chaque fois à des situations dans lesquelles je me rendais compte que nous n'étions plus dans un État de droit, poursuit-il. N'importe qui peut bloquer n'importe quel projet. »

Ce qui, selon le député, a motivé cette remise en question est le premier anniversaire du vote d'une loi dont il est l'initiateur et qui est destinée à réformer le secteur de l'électricité de manière à augmenter la production et améliorer l'approvisionnement, en ouvrant la voie à une implication du secteur privé. « Le ministre de l'Énergie me déclare que cette loi, pourtant votée par le Parlement, n'est pas applicable pour des raisons juridiques qu'il m'a exposées, mais qui me paraissent être un écran de fumée », dit-il.

En réponse à une question, le député assure n'avoir aucun intérêt personnel dans l'affaire, mais dit avoir voulu contribuer à résoudre la source d'un déficit majeur pour l'État libanais. « Cette loi n'est valable que pour deux ans, nous en avons déjà perdu un, dit-il. En fait, la loi en question permet au Conseil des ministres d'approuver des offres de privatisation, en imposant ses propres conditions bien sûr. Nous avons besoin de produire 1 500 mégawatts que l'État n'a pas les moyens de financer. Un groupe d'investisseurs a déjà proposé un plan qui assurerait un approvisionnement de 24 heures par jour, avec une économie de 37 % sur la facture d'électricité, à l'échelle d'une région. Cela pourrait être appliqué ailleurs. »

Le député de Tripoli trouve cela d'autant plus scandaleux que le déficit de ce seul secteur, en d'autres termes deux milliards de dollars par an, représenterait une grande part de la dette publique si l'on calculait les taux d'intérêt des dix dernières années. La responsabilité revient à qui ? « Aux ministres qui se sont succédé à ce poste », répond-il. Que faites-vous, en tant que député ? « J'ai adressé une question écrite au gouvernement à l'occasion du premier anniversaire de l'adoption de cette loi, pour laquelle je n'ai pas encore obtenu de réponse », répond-il. « Il n'y a plus (au Liban) que l'apparence d'un État », ajoute le député.

La lutte contre la pauvreté
Robert Fadel évoque un autre projet de loi qui lui tient à cœur, toujours en examen au Parlement. « Il existe aujourd'hui 300 000 Libanais vivant avec moins de deux dollars par jour, explique-t-il. Les expériences de ces dernières années ont montré que les zones les plus instables sont aussi celles qui abritent le plus d'habitants vivant sous le seuil de la pauvreté. Ce n'est donc pas seulement un problème humain et social, mais il est relié aussi à la stabilité et la politique. Or ces questions de stabilité, y compris à Tripoli, sont réglées de manière uniquement sécuritaire. Je pense qu'il faut donner à ces gens-là des moyens d'améliorer la situation dans laquelle ils vivent. »

La proposition de loi suggérée par M. Fadel se fonde sur le recensement effectué par le ministère des Affaires sociales et la Banque mondiale, qui identifient ces 300 000 personnes, soit en gros 60 000 familles.

« Je propose, à travers ce texte de loi, de donner chaque mois à chacune de ces familles un tiers du salaire minimum, sous trois conditions, souligne-t-il. La première est de scolariser obligatoirement leurs enfants, étant donné que, dans ces régions, le taux de décrochage scolaire est important. Le ministère des Affaires sociales pourra payer les frais scolaires s'il en existe. La deuxième condition est d'obliger les parents à suivre une formation technique afin qu'ils deviennent autonomes, à terme. La troisième condition est qu'ils acceptent d'assumer des charges d'intérêt public si on le leur demande, comme de servir dans le cadre de la police municipale. »

Comment un tel plan serait-il financé ?
« Cette loi nécessite un budget de 100 millions de dollars par an, répond M. Fadel. Cela représente un cinquième du déficit annuel de l'électricité, pour financer une question aussi capitale que la lutte contre la pauvreté extrême. Or on nous affirme qu'il n'y a pas d'argent dans les caisses de l'État. Peut-être que ces 300 000 personnes ne comptent pas parce qu'elles n'ont pas de syndicats. Ce qu'on ne comprend pas, c'est que les syndicats d'une partie de ces gens-là, ce sont les mouvements extrémistes. »

Cette proposition de loi a été transmise à une commission parlementaire et doit bientôt être examinée par une autre. « Malheureusement, elle ne fait pas partie de ce qu'on appelle aujourd'hui "la législation de nécessité" », déplore le député.

« Utiliser les moyens de pression... contre les politiques »
Tripoli est une des régions touchées de plein fouet par le problème de la pauvreté. Suite à la dernière accalmie dans la ville, des promesses de développement ont été faites. Que font les députés pour s'assurer qu'elles seront tenues ? « Ces promesses n'engagent que ceux qui les croient, rétorque M. Fadel. Je crois que ces propositions d'aides sont disproportionnées par rapport aux problèmes de la ville. Le chiffre avancé est de 50 millions de dollars... pour la deuxième ville du Liban. C'est comme donner un cachet d'aspirine à un patient en phase finale de cancer. » Vous donnez l'impression de faire un constat d'échec. En tant que député qui n'a pas démissionné de son poste, que proposez-vous alors ? « Une des solutions possibles est de jeter l'éponge tout simplement, et c'est la dernière à laquelle j'aurais recours, répond Robert Fadel.

Sur un autre plan, je comprends la colère populaire contre la seconde prorogation du mandat parlementaire, car je constate que nous n'avons plus ni la légitimité ni l'efficacité. J'ai donc décidé d'accorder mon salaire de député à des ONG apolitiques ou des étudiants qui ne peuvent payer leurs études. Entre-temps, je dénonce publiquement ce qui ne va pas. J'en appelle à la société civile, dans toutes ses composantes, pour qu'elle réagisse, parce que les citoyens sont les plus grands perdants de la situation actuelle. Or je ne constate pas de mouvements assez significatifs pour contrer l'indifférence des parties politiques par rapport aux citoyens. »

Vous rendez-vous compte que vous êtes un responsable politique demandant à la société civile de réagir... contre les politiques ?

« Je dis aux Libanais que les institutions ne fonctionnent plus et que les acteurs politiques ne sont plus aptes à trouver des solutions, dit-il. Je les appelle à utiliser les moyens de pression qui sont à leur disposition : sit-in, pétitions... » Le moyen de pression privilégié, ce sont les élections... « Malgré tout, il ne faut pas oublier que la classe politique demeure attentive à l'opinion publique, souligne-t-il. Si l'électeur ne demande pas de comptes à son parti politique, celui-ci va continuer à esquiver les débats. »

Un projet de développement controversé

Le député de Tripoli, Robert Fadel, interrogé sur son action en faveur de la renaissance de sa ville natale, dit avoir travaillé durant des années sur un grand projet de développement qui aurait été de taille et qui aurait relancé l'économie de la ville. « Le changement de gouvernement et les différends entre les leaders de Tripoli ont porté préjudice à ce projet, la politique a une fois de plus pris le dessus sur le social », déplore-t-il.

Le projet a été mis en veilleuse, mais le député dit continuer à œuvrer pour le concrétiser. « Il s'agit d'un projet de développement touristique et commercial à l'entrée sud de Tripoli », souligne-t-il.

Ce projet a soulevé des critiques au sein de la société civile, et pour cause : il implique le remblayage d'une grande superficie en mer, dans un littoral déjà largement bétonné. Le député reconnaît qu'il pourrait y avoir des répercussions sur le littoral, mais il assure qu'il présente des avantages. « Ce projet est de taille et permet d'influer sur la situation économique de la ville en matière d'investissements et de création d'emplois, explique-t-il. De plus, situé à l'entrée sud, il reflétera une image plus moderne de Tripoli. Enfin, une grande partie des bénéfices sera reversée pour financer des projets à caractère social dans la ville. On estime ces fonds à 200 millions de dollars. C'est plus que ce qui a été dépensé les dix dernières années. »

Robert Fadel tient à préciser que bien qu'étant l'initiateur du projet, il ne s'y investira nullement, pour éviter tout conflit d'intérêts. Ce projet n'a pas encore été présenté au Conseil des ministres et ne bénéficie pas d'un consensus au sein des forces vives de la ville.